Depuis 10 ans, l’Epicerie sociale amiénoise (ESA) propose un accompagnement matériel et psychosocial de quatre mois à des familles en difficulté de la ville. Avec le temps, de nouveaux besoins se sont fait sentir. En particulier, ceux en rapport à la santé. Alimentation, précarité et santé étant intimement liées, elles doivent s’appréhender ensemble. Ce constat a conduit à l’arrivée d’un référent santé, venant idéalement compléter l’action. Le point sur ses premiers mois d’activité…
« Avec moins de 5,40 euros par jour et par personne, la vie se construit au quotidien. Or, se soucier de sa santé, c’est se projeter dans l’avenir. Une démarche que les bénéficiaires de l’Epicerie sociale amiénoise (ESA), des femmes à 90%, ne peuvent pas adopter instantanément », commence Marie-Paule Duflot, la directrice de l’ESA. Leur proposer un programme de prévention santé dès leur arrivée, qui est une épreuve en soi car elle confirme une précarité avant de susciter un sentiment de solidarité, serait donc voué à l’échec. Il est en effet délicat de leur conseiller de privilégier leur santé alors que les problèmes, psychologiques, sociaux, financiers, administratifs, s’accumulent. « Avant de parler santé, il faut clarifier leur situation et leur laisser le temps de se sentir en confiance », explique Michèle Sergeant, la référente santé de l’association depuis novembre.
Son arrivée répondait au besoin - exprimé plus ou moins facilement par les bénéficiaires - de parler de leurs problèmes de santé, à la constatation par l’équipe de comportements potentiellement dangereux pour la santé - telle l’automédication - et surtout à l’absence de prise en charge organisée de ces maux. « Une fois la question de la santé posée, restait à savoir comment la gérer et l’organiser au sein de l’association, d’autant que nous n’avions aucune légitimité médicale en interne », rappelle la directrice. D’où l’entrée en scène de Michèle Sergeant, qui a permis de passer de la « santé par l’alimentation », développée avec la diététicienne et son programme sur l’équilibre alimentaire, à la « santé de la personne », approche désormais adoptée dans les associations.
Son profil ? « Infirmière avec une expérience dans le milieu psychiatrique, habituée aux publics en précarité et avec pour ligne de conduite de ne pas porter de jugement. C’est un véritable apprivoisement fondé sur le regard, le comportement », insiste Michèle Sergeant. Sa mission ? Repérer, avec l’équipe, les problèmes de santé des bénéficiaires, les aider à comprendre les résultats du bilan de santé que la CPAM, un des partenaires de l’ESA, leur propose et dont 58 familles ont bénéficié l’an passé. Il s’agit ensuite d’organiser leur prise en charge médicale en s’appuyant sur le réseau de la référente. De les informer, les sensibiliser et les éduquer sur la santé en général, la leur en particulier...
Un vaste programme qui ne leur est présenté qu’à leur deuxième visite à l’ESA. Une réunion collective est ainsi prévue sur la durée des quatre mois. Sa thématique, abordée dans une ambiance non culpabilisante, est choisie par le référent santé ou les bénéficiaires. Quel que soit le sujet, ces assemblées sont surtout l’occasion de digresser sur des sujets connexes. Cette spontanéité enrichit le dialogue, les échanges d’expériences et permet à chacun de constater que tout est lié. « Les bénéficiaires réalisent qu’elles en savent beaucoup plus qu’elles ne le croient, ce qui est très valorisant», constate Michèle Sergeant. A cela s’ajoutent des rendez-vous individuels le lundi après-midi à la demande des bénéficiaires. La dépendance au tabac y est abordée de façon récurrente. Trois femmes, dont le bilan de santé a révélé une déficience au niveau du souffle, ont même décidé d’arrêter de fumer ensemble. Une émulation plutôt encourageante ! Le tabac pourrait faire l’objet d’une prochaine réunion thématique.
« Nous voudrions en profiter pour parler d’autres addictions, comme l’alcool », précise Marie-Paule Duflot. Cette dépendance est cependant très difficile à reconnaître, l’alcool étant souvent, dans leur cas, un moyen de tuer l’angoisse, le stress. « La seule façon de l’évoquer sans faire fuir les personnes réellement concernées, passe par le biais de l’automédication et l’explication des dangers des interactions alcool / médicaments », enchaîne la référente santé.
« Si nos visiteurs viennent d’abord pour la nourriture à moindre coût, ils ont surtout besoin d’une écoute, aujourd’hui centrée sur le plan médico-psychologique », résume Marie Paule Duflot. L’effet est réel et certaines visiteuses se métamorphosent ! Respectées, elles se considèrent elles-mêmes autrement, ce qui les aide à affronter le regard extérieur. Ainsi, cette action santé doit-elle s’articuler parfaitement avec les autres activités de l’ESA. « Les problèmes de santé restent l’un des obstacles à l’avancée de projets personnels. Une fois cela entendu, il est possible d’avancer » explique Bernard Marquis, président de l’association. S’il est trop tôt pour dresser un bilan de cette nouvelle action santé, l’équipe sait d’ores et déjà que l’échéance de 4 mois va constituer un frein, même si ce passage est suivi d’une prise de conscience. L’idéal serait qu’une autre structure d’Amiens prenne le relais. A l’heure où l’axe santé est devenue une priorité de la politique de la ville, l’émergence de nouveaux dispositifs pourraient donc être facilitée et l’expérience de l’ESA faire office de modèle...

Patricia a 50 ans. Il y a 10 ans, on lui diagnostique la maladie d’Addison, une maladie rare caractérisée par une insuffisance surrénale chronique. Sa vie bascule... Tant et si bien qu’en 2002, elle prend contact avec l’Epicerie sociale amiénoise et bénéficie de son soutien. A l’époque, le volet Santé n’existe pas. Aujourd’hui, de retour à l’ESA, les choses ont bien changé, à sa plus grande satisfaction !
A l’instar de tous les bénéficiaires de l’ESA, Patricia a eu vent de la nouvelle action Santé de l’Epicerie Sociale quand Michèle Sergeant, la référente santé de l’association depuis novembre 2006, est venue présenter sa mission et expliquer en quoi elle pouvait les aider. « Cela a fait naître un nouvel espoir en moi » commence Patricia. Une cruelle réalité à laquelle sa maladie, rare et fatale sans traitement adéquat, et son statut précaire la confrontent doublement. Cette maladie n’est pas suivie en dehors de centres à Lille, Paris ou Marseille et exige une alimentation spécifique et coûteuse. « J’ai beaucoup souffert de l’absence d’écoute », enchaîne Patricia, qui, faute de moyens suffisants, ne prend son traitement qu’à moitié depuis huit mois…
Michèle Sergeant, qu’elle a déjà rencontrée à plusieurs reprises depuis février et avec laquelle elle se sent en totale confiance, s’est donc donné deux missions : trouver un endocrinologue pour assurer le suivi médical que nécessite sa maladie, ainsi qu’une aide financière lui permettant de prendre son traitement normalement. La référente santé peut effectivement l’aider à contourner certaines barrières et espérer débloquer des situations difficiles.
« Surtout, Madame Sergeant m’écoute. Elle m’apporte une grande bouffée d’air ! C’est très rassurant d’avoir affaire à une personne qui est là spécialement pour parler de notre santé » résume Patricia, qui ne tarit pas d’éloge à l’égard de la grande disponibilité des intervenants de l’ESA, de la solidarité et de la convivialité qui émanent de la structure. « Etre écoutée et entendue, c’est déjà énorme même si toutes nos démarches n’aboutiront peut être pas ! », insiste Patricia, profondément touchée par cette toute nouvelle attention. « Lors de notre premier entretien, nous avons bien sûr parlé de ma maladie, mais aussi de politique, de littérature », se souvient-elle. Car avant d’être malade, elle est « avant tout un être humain ! ». « J’en suis ressortie prête à me battre » reconnaît Patricia.
Car, d’expérience, elle sait que le plus difficile avec la précarité, encore plus quand la santé est malmenée, est le fait d’être perçu comme un cas social, d’être progressivement rejeté, une position qui conduit petit à petit à un désintérêt de tout et au désespoir... « L’Epicerie sociale nous replace dans la société. Elle nous donne la chance de nous restructurer, nous redonne une identité. Cela nous aide à affronter l’extérieur », détaille Patricia, qui a bien conscience que tout est lié… Ce qu’elle apprécie aussi ? La manne d’informations et de solutions disponibles sur place, pourvoyeuse d’arguments susceptibles de faire avancer sa situation auprès d’instances parfois sourdes à ses demandes… « Aujourd’hui, grâce à ce volet santé, une nouvelle porte s’est ouverte dans ma vie. Je recommence à vivre ! », conclut Patricia.
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